Quentin Dittrich-Lagadec, "Nietzsche, du pessimisme artistique au dépassement du nihilisme" (11/2009) http://diatothaumazein.canalblog.com/

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nietzsche


" Il n'y a pas d'autre philosophe dont l'influence sur la pensée allemande de l'après-guerre puisse être comparée à celle de Nietzsche"

Leo Strauss, Nihilisme et politique



 Cette citation de Leo Strauss illustre bien l'influence décisive qu'eut Friedrich Nietzsche (1844-1900) sur la pensée de la décadence. Le philologue et philosophe allemand, fils de pasteur né à Rockën près de Weimar, était profondément imprégné par une pensée marquée par le pessimisme, le mépris de la modernité et le rejet des valeurs bourgeoises. Dans ses écrits, Nietzsche invente la méthode généalogique, appliquant une déconstruction systématique des croyances et des systèmes de pensées. Il démontre ainsi la relativité de toutes les valeurs, révélant la nature profonde de l'homme, seulement animé par un féroce instinct créateur et destructeur, la volonté de puissance. La philosophie de Nietzsche conduit à la vision d'une monde sans Dieu et sans morale, livré aux pulsions barbares. On ne saurait toutefois réduire la pensée de Nietzsche à un vulgaire nihilisme; son regard sur le déclin, notamment dans le domaine de l'art, demeure traversé d'ambivalence. Ces questions de la culture et du déclin, il les aborde dès son premier ouvrage la Naissance de la tragédie, publié en 1872, œuvre fondatrice dans laquelle on retrouve les thèmes majeurs de réflexion du philosophe, ses premières intuition, dans laquelle il lie l'histoire de l'art et de la culture à la réflexion morale sur les valeurs propres à chaque civilisation. Dans quelle mesure le pessimisme nietzschéen débouche-t-il sur de nouvelles valeurs positives et créatrices, foncièrement opposées au nihilisme des falsificateurs du philosophe?


  1. La décadence du génie artistique, acte de naissance de l'optimisme moderne


A) La tragédie, symbiose d'Apollon et Dionysos


Nous aurons fait un grand pas en ce qui concerne la science esthétique, quand nous en serons arrivés non seulement à l'induction logique, mais encore à la certitude immédiate de cette pensée : que l'évolution progressive de l'art est le résultat du double caractère de l’esprit apollinien et de l’esprit dionysiaque, de la même manière que la dualité des sexes engendre la vie au milieu de luttes perpétuelles et par des rapprochements seulement périodiques. Ces noms, nous les empruntons aux Grecs qui ont rendu intelligible au penseur le sens occulte et profond de leur conception de l'art, non pas au moyen de notions, mais à l'aide des figures nettement significatives du monde de leurs dieux. C'est à leurs deux divinités des arts, Apollon et Dionysos, que se rattache notre conscience de l'extraordinaire antagonisme, tant d'origine que de fins, qui exista dans le monde grec entre l'art plastique apollinien et l'art dénué de formes, la musique, l'art de Dionysos. Ces deux instincts impulsifs s'en vont côte à côte, en guerre ouverte le plus souvent, et s'excitant mutuellement à des créations nouvelles, toujours plus robustes, pour perpétuer par elles le conflit de cet antagonisme que l'appellation « art », qui leur est commune, ne fait que masquer, jusqu'à ce qu'enfin, par un miracle métaphysique de la « Volonté » hellénique, ils apparaissent accouplés, et que, dans cet accouplement, ils engendrent alors l'œuvre à la fois dionysiaque et apollinienne de la tragédie attique.“

la naissance de la tragédie §1


A l'origine de la tragédie grecque, Nietzsche conçoit la fusion de deux instincts primaires, symbolisés par les deux dieux grecs de l'art. Dionysos insuffle le sens du tragique à l'artiste plongé dans une transe mystique, grâce à laquelle il ressent intérieurement le véritable sens de l'Être: la seule réalité, c'est le biologique, dans ce qu'il a de plus sordide, "un être vivant veut avant tout déployer sa force. La vie même est volonté de puissance" (PBM §13). Nul dualisme entre le corps et l'âme, nul espoir d'un au-delà, l'individu est écrasé par le poids de cette connaissance nouvelle: la certitude de sa finitude. Devant l'horreur de cette découverte, l'individu est emporté dans la fureur du rite orgiaque, son individualité est dissoute dans la fusion des corps et des esprits, il se perd dans un déchaînement collectif des instincts, une communion des passions. C'est dans le rite orgiaque que prennent leur source la danse et le chant.

Face au déferlement pulsionnel, Apollon oppose un retrait contemplatif et réflexif. La posture apollinienne offre un repos à l'âme dans l'oubli de la dimension tragique de la réalité, dans le rêve, la belle illusion. Le flot vital se change en une vision fixe, éternelle. Les pulsions sont remises en ordre rationnellement; l'artiste apollinien est à la recherche du Beau objectif, de la forme pure (eidos) en adéquation avec son essence (idea). Au musicien dionysiaque répond le sculpteur apollinien.

L'harmonisation apollinienne rend possible la formation du chœur; la fusion anarchique devient une seule voix. Les pulsions qui donnaient naissance à la musiques sont ainsi sublimées en un chant. Il n'y pas de distinction dans la véritable tragédie entre le public et la scène; cette communion au sein du chœur des participants est le moment d'accomplissement de la catharsis, la purgation des passions sur la scène. Ainsi, si Dionysos est à l'origine de l'instinct artistique donnant naissance à la tragédie, cet instinct demeure violent et pessimiste. Il requiert l'aide d'Apollon pour être remis en ordre et embelli: l'esthétique apollinienne est la justification de l'existence, sans laquelle la vie ne serait que tourments.


B) Euripide et le déclin du sens tragique


Cette agonie de la tragédie avait été l’œuvre d’Euripide ; cette forme d’art tardive est connue sous le nom de nouvelle Comédie attique. En elle survécut l’image dégénérée de la tra­gédie, comme l’emblème commémoratif de sa fin pénible et violente.

La naissance de la tragédie §11


La tragédie grecque connut son acmé avec Eschyle et Sophocle; elle périt sous les coups d'Euripide. Ce dernier trahit la tragédie classique à plusieurs égards. Il abandonne les thèmes nobles, les destinées des princes et des héros, au profit de sujets vulgaires. Euridipe entend représenter le peuple dans ses œuvres. La principale rupture, selon Nietzsche, c'est la distinction qu'Euripide introduit entre le public et la scène. Il annihile ainsi la fusion orgiastique produite par l'impulsion dionysiaque première. Le spectateur prend du recul par rapport à ce qui est mis en scène, il ne vit plus la tragédie mais l'observe, portant sur elle un regard réflexif. Euripide fait ainsi passer le théâtre grec du tragique au pathétique. Il ne s'agit plus d'une contemplation et d'une acceptation de la fatalité de l'existence, fatalité finalement célébrée dans l'exaltation du cycle vital, propre aux instincts dionysiaques, mais d'une quête de sens, de significations. Euripide fait commencer ses pièces par un prologue, dans lequel l'intrigue est révélée. On sait d'ores et déjà ce qui va se produire, on ne vit plus l'action, imprégné par les passions violentes et les émotions qui en résultent, mais on la voit se dérouler inexorablement. Il s'agit désormais de tirer des leçons, des enseignements. Le peuple devient ainsi juge de l'œuvre. L'artiste sublimant ses passions n'est plus le seul maître de la valeur de sa création; il est soumis à un public extérieur à l'action. Nietzsche, qui défend la figure aristocratique de l'artiste, est révolté que le troupeau puisse oser porter un quelconque jugement de valeur sur la création artistique.

Toutefois, Euripide lui-même est moins le destructeur de la tragédie que le signe d'une décadence déjà en marche. A travers la création artistique, Nietzsche conçoit l'évolution d'une culture, elle révèle à quel genre du civilisation nous avons affaire. La culture hellénistique était marquée par le pessimisme dionysiaque. L'avènement d'une raison nouvelle, d'un optimisme nouveau, caractérise la naissance de la culture socratique, débarrassée de Dionysos: "j’ai reconnu en Socrate et en Platon des symptômes de décadence, des instruments de la décomposition grecque, des pseudo-grecs, des antigrecs" (CdI "le problème de Socrate" §2).


Déjà Dionysos était chassé de la scène tragique, et chassé par une puissance démoniaque dont Euripide n’était que la voix. En un certain sens, Euripide ne fut, lui aussi, qu’un masque : la divinité qui parlait par sa bouche n’était pas Dionysos, non plus Apol­lon, mais un démon qui venait d’apparaître, appelé Socrate. Tel est le nouvel antagonisme : l’instinct dionysiaque et l’esprit socratique ; et par lui périt l’œuvre d’art de la tragédie grecque.

La naissance de la tragédie §12

 

 

 

trag_die


C) Socrate ou le suicide du génie grec


Contre le pessimisme dionysiaque, qui offrait une perception réelle de l'existence, Socrate élabore un optimisme idéaliste. Pour Socrate, le monde matériel et la vie biologique ne sont que des illusions; seules les idées sont réelles. La contemplation des valeurs objectives est la seule activité digne de l'homme, tandis que les artistes sont méprisés et exclus de la Cité idéale. Selon Nietzsche, Socrate substitue ainsi un monde illusoire à la réalité: c'est Apollon sans Dionysos, "la tendance apollinienne s'est changée en schématisation logique" (NdT §14).

La clé de cet optimisme socratique, c'est sa dialectique, la maïeutique. Tous les conflits sont nécessairement résolus par la raison et aboutissent ainsi au progrès. Socrate prône avec ardeur la foi dans la toute puissance de la raison contre les forces de l'instinct. La volonté de vérité prend le pas sur la volonté de puissance, tant et si bien que toute démarche humaine est finalement appréciée selon ce même critère: permet-elle ou non de parvenir à la vérité? Ainsi s'explique le mépris socratique envers les belles illusions, sa dénégation de toute valeur positive du mensonge, pourtant réconfort de l'âme. Une telle conception mène à la mort de l'art pour l'art. Celui-ci doit nécessairement avoir un rôle didactique, les œuvres doivent être avant tout utiles. La création artistique, dont l'origine est purement pulsionnelle selon Nietzsche, se trouve moralisée, pervertie par le socratisme.


"Le combat contre le but en art est toujours le combat contre la tendance moralisante, contre sa subordination à la morale. L'art pour l'art veut dire: « Au diable la morale! »"

Le crépuscule des idoles "Incursions d'un inactuel" §24


Nietzsche voit dans une telle dérive le signe d'une culture décadence, une culture des faibles. La fuite devant la réalité que constitue la métaphysique socratique est la manifestation d'une crainte viscérale devant le flot vital incessant. Le mépris du corps est paradoxalement la réponse à un besoin physiologique, un palliatif contre la souffrance. C'est le ressentiment de l'esclave contre les puissants nobles: le misérable Socrate, le plébéien Socrate, incapable de déployer une quelconque force intérieure, élabore un artifice moral, un système de valeurs, dans lequel les instincts et la force naturelle se trouvent disqualifiés, et qui ne valorise que la ruse de l'esprit, dans le seul dessein de rabaisser les forts, de niveler les volontés.


"L'insurrection des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et engendre des valeurs: le ressentiment d'êtres tels que la véritable action, celle de l'acte leur est interdite, qui ne s'en sortent indemnes que par une vengeance imaginaire."

Généalogie de la morale I §10


En réalité, Socrate annonce déjà le Christianisme, la révolte générale des esclaves dans la morale. En effet, Socrate prépare déjà l'avènement d'une morale égalisatrice, niant la singularité du génie, sa supériorité face à la masse. La christianisme, à l'instar du monde des idées décrit par Platon, propose aux hommes un monde imaginaire au détriment du monde réel: la Paradis céleste après la mort n'ouvrira ses portes qu'à ceux qui auront réprimé toutes les tentations de la chair, qui auront contenu en eux tous les désirs du corps, bref qui auront renoncé à vivre ici-bas, dans l'espoir d'avoir leurs âmes séparées du corps libre dans l'au-delà. Ce ne sont là que d'infâmes préjugés pour Nietzsche, des valeurs absolument hostiles à la vie, hostiles à la création esthétique, en tant que celle-ci est manifestation de la volonté de puissance. Libérée de ces valeurs avilissantes, la volonté de puissance est un instinct vital créateur et destructeur, un tourbillon brut et violent, cruel et insouciant.

Il y a continuité directe entre le christianisme et la modernité selon Nietzsche. Loin d'avoir rompu le fil de l'histoire, les idéologies modernes, qu'elles soient libérales ou socialistes, n'ont fait que perpétuer la morale chrétienne. La foi dans la science et l'idéal de rationalité sont les legs socratiques dans le monde moderne. La volonté de vérité qu'ils manifestent est caractéristique des idéaux ascétiques épris de métaphysique. Dans l'art, on voit ainsi la réflexion et la théorie primer sur la forme; la parole, le logos réflexif, est toujours valorisé par rapport à la musique. L'opéra moderne est le plus bel exemple de cet esprit moderne. Nietzsche espère néanmoins voir renaître l'esprit dionysiaque à son époque.


Et ici, l’esprit plein de trouble, nous frappons aux portes du présent et de l’avenir : cette « transformation » aboutira-t-elle à de toujours nouvelles métamorphoses du génie, et précisément dans le sens de Socrate s’exerçant à la musique ? Le ré­seau de l’art, que ce soit sous le nom de Religion ou de Science, enveloppera-t-il le monde de mailles toujours plus fortes et plus délicates, ou est-il des­tiné à être déchiré en lambeaux dans le tourbillon de barbarie fiévreuse et qui se qualifie à présent de « modernité » ?“

la naissance de la tragédie §15


  1. Nihilisme ou Dionysisme?


A) Hellénisme ou Germanisme?


Nietzsche a cru voir dans la culture allemande une renaissance de la culture allemande. Dans sa première période, le philosophe se reconnaît deux maîtres: Arthur Schopenhauer (1788 – 1860) et Richard Wagner (1813 - 1883). Schopenhauer, s'opposant à la pensée idéaliste de Platon à Hegel, s'attaque à la métaphysique occidentale traditionnelle. Il conçoit que l'essence de l'Être est la volonté: le monde est plongé dans la souffrance, car jamais l'homme ne peut trouver la paix, la sécurité de l'âme (ataraxia). Schopenhauer réhabilite ainsi le corps et les affects contre les idées abstraites. Wagner est le créateur d'une musique nouvelle, dans laquelle les instincts dionysiaques abandonnés depuis Socrate retrouvent leur place. Son art total, qui mêle la puissance harmonique au foisonnement scénique, puise dans les mythes germaniques pré-chrétiens. Ces deux figures annonce pour Nietzsche la révolution antichrétienne, qui verra la destruction des valeurs traditionnelles et la mort du Dieu judéo-chrétien, offrant la possibilité d'une nouvelle hiérarchie, la fondation d'une aristocratie nouvelle, à l'opposé des idéologies égalisatrices.

Dans la fascination du jeune Nietzsche pour le compositeur de Bayreuth, on ressent indubitablement des relents völkish. Celui-ci ne fait-il pas l'apologie d'une volonté du peuple allemand régénérée par l'esprit païen? A ce point de l'étude, la récupération des œuvres de l'auteur par les fascistes et les nazis dans l'entre-deux guerres nous semble de plus en plus évidente: son rejet foncier des valeurs traditionnelles s'accompagne d'un appel au renversement de la société établie pour fonder un nouvel ordre; un tel appel à la révolution ne pouvait que susciter l'enthousiasme des marginaux et des déclassés dans une société sclérosée. Contre l'intellectualisme universitaire et la bonne morale bourgeoise, Nietzsche fait l'apologie des forces vives et pulsionnelles, enfin débridées. Il semble annoncer le vent destructeur qui s'apprête à souffler sur l'Europe. Toutefois Nietzsche déchantera bientôt, dégoûté par ses anciens maîtres. Richard Wagner le chrétien, l'antisémite, le romantique, le nationaliste, symbolisera bientôt tout ce que Nietzsche abhorre. Il l'abandonnera et avec lui ses première conclusions.

 


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       Nietzsche comprit que la philosophie de Schopenhauer et la musique wagnérienne étaient tout à l'opposé de ses conceptions. Selon lui, toute expression humaine est l'effet d'une souffrance. L'acte créateur et l'œuvre qui en résulte correspondent au type de force morale du créateur: l'artiste est-il capable ou non de surmonter sa peine? La musique doit avoir pour origine l'élan instinctif, elle répond à un besoin vital, physiologique, d'expression corporelle, du sublimation de la souffrance dans l'acte créateur. Un art d'origine dionysiaque est l'expression d'une surabondance de vie, d'un excès de force. La rationalisation, la sublimation de l'impulsion dionysiaque par la voie apollinienne n'est qu'une mise en forme postérieure; l'instinct la précède. Un art d'origine apollinienne serait l'expression d'un appauvrissement de la vie, d'un manque de force devant être compensé et non un surplus à évacuer. Au lieu de sublimer sa souffrance, l'artiste cherche à l'apaiser, il veut trouver une compensation à son mal. Un art d'origine apollinienne est un art du faible, du mortifié. Le romantisme apparaît ainsi comme l'expression de la grande fatigue de l'homme moderne, qui n'assume pas le devenir éternel de la volonté de puissance.


"Qu'est-ce que c'est que le romantisme? Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme des remèdes et des secours au service de la vie en croissance et en lutte : ils supposent toujours des souffrances et des souffrants. Mais il y a deux sortes de souffrants, d'abord ceux qui souffrent de la surabondance de vie, qui veulent un art dionysiaque et aussi une vision tragique de la vie intérieure et extérieure - et ensuite ceux qui souffrent d'un appauvrissement de la vie, qui demandent à l'art et à la philosophie le calme, le silence, une mer lisse, ou bien encore l'ivresse, les convulsions, l'engourdissement, la folie. Au double besoin de ceux-ci répond tout roman­tisme en art et en philosophie, et aussi tant Schopenhauer que Wagner, pour nommer ces deux romantiques les plus célèbres et les plus expressifs, sur lesquels je me suis alors mépris. "

le Gai Savoir §370


Nietzsche renie totalement ses positions antérieures. La montée en puissance sur le plan militaire et industriel est pour lui synonyme de décadence sur le plan artistique et intellectuel; il oppose ainsi la civilisation, comme processus de domestication de l'homme, d'avilissement de sa puissance naturelle (« Le sens de toute civilisation est de dresser le fauve humain pour en faire un animal apprivoisé et policé, un animal domestique » GM, §11), à la culture, comme expression sublimée de la force psychique des individus libérés de leurs chaînes morales. Contre l'Allemagne de Bismarck, Nietzsche choisit l'Italie de la Renaissance et la France des moralistes, contre Wagner et s a musique tonitruante et solennelle, il se tourne vers les airs du Sud, vers la gaieté et l'innocence des opéras de Bizet (1838 - 1875).


"Si l’on se dépense pour la puissance, la grande politique, l’économie, le commerce international, le parlementarisme, les intérêts militaires, — si l’on dissipe de ce côté la dose de raison, de sérieux, de volonté, de domination de soi que l’on possède, l’autre côté s’en ressentira. La Culture et l’État — qu’on ne s’y trompe pas — sont antagonistes : « État culture », ce n’est là qu’une idée moderne. L’un vit de l’autre, l’un prospère au détriment de l’autre. Toutes les grandes époques de culture sont des époques de décadence politique.“

Le crépuscule des idoles "Ce qui abandonne les Allemands" §4


"La noblesse européenne – noblesse du sentiment, du goût, des mœurs, bref la noblesse à tous les sens élevés du mot – est l'œuvre et l'invention de la France"

Par-delà le bien et le mal, §253


Mal comprises, falsifiées, les œuvres de Nietzsche furent brandies dans les cercles nationalistes allemands à partir de la Première Guerre mondiale; Ainsi parlait Zarathoustra était distribué dans les régiments afin de galvaniser les troupes. Mais la valorisation de la guerre chez Nietzsche est bien éloignée des diatribes pangermanistes de l'époque. Son idéal du guerrier est le chevalier-troubadour, le poète qui se bat par bravoure, affrontant les dangers comme de multiples épreuves forgeant la puissance du caractère; ce guerrier là doit se détacher du troupeau par sa singularité, la précision de ses gestes, l'habileté de son corps emporté par la volonté. Nietzsche, qui servit comme infirmier volontaire sur le front en 1870 pendant les affrontements entre la Prusse et la France, était révulsé par la guerre moderne, qui oppose les masses d'hommes sans volonté propulsés les uns contre les autres dans un chaos informe. Dans cette guerre moderne, nul courage ni génie tactique: seule la technique fait la différence entre les belligérants.

Nietzsche était assurément un anti-nationaliste et il méprisait profondément les antisémites. Si l'on trouve des textes violents contre les Juifs, ceux-ci ne récusent que la loi biblique, et jamais Nietzsche ne se permit d'attaquer les Juifs comme peuple. Il voyait en eux l'image même du "Bon européen", cultivé et cosmopolite.


"les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus pure qui existe actuellement en Europe; ils savent s'imposer même dans les conditions les plus dures, grâce à de mystérieuses vertus qu'on voudrait maintenant qualifier de vices, grâce surtout à une foi décidée qui n'a pas à éprouver de honte en présence des "idées modernes"

Par-delà le bien et le mal, §251


"C’est pour moi une question d’honneur que d’observer envers l’antisémitisme une attitude absolument nette et sans équivoque, savoir : celle de l’opposition, comme je le fais dans mes écrits. On m’a accablé dans les derniers temps de lettres et de feuilles antisémites ; ma répulsion pour ce parti (qui n’aimerait que trop se prévaloir de mon nom !) est aussi prononcée que possible."

Lettre à Elizabeth Förster-Nietzsche, 26/12/1887


B) Zarathoustra: prophète du déclin ou éducateur pour une morale nouvelle ?


« Supprimez ou vos vénérations, ou bien - vous-mêmes ! » Le dernier cas aboutirait au nihilisme; mais le premier cas n'aboutirait-il pas aussi - au nihilisme? - C'est là notre point d'interro­gation!

le Gai savoir §346


Au Ve livre du Gai savoir, Nietzsche annonce une terrible nouvelle: la mort de Dieu, et cet évènement commence déjà à projeter sur l'Europe ses premières ombres (GS §343). C'est en effet l'aurore d'une ère chaotique, sans espoir, ni valeurs, ni morale, au cours de laquelle les hommes risquent de retomber dans la barbarie. Comment interpréter cette prophétie nietzschéenne?

Loin de se faire zélateur du nihilisme, Nietzsche le récuse violemment. Il dénonce tout autant ceux qui se bercent d'illusions, qui posent un voile immatériel sur la réalité, se donnant de faux espoirs (les libéraux, les socialistes, les chrétiens...) que les nihilistes absolus, qui se résignent face à la vacuité et la morbidité du monde, ne se trouvant d'autres buts que de détruite la civilisation (les anarchistes, les antisémites, Schopenhauer...). Contre ce nihilisme passif, réactif, Nietzsche propose un nihilisme actif, constructif. S'il faut détruire les vieilles valeurs hostiles à la vie, briser les traditions, cela suppose la création de nouveaux fondements, la transvaluation des valeurs.


"A) nihilisme en tant que signe de la puissance accrue de l’esprit: en tant que NIHILISME ACTIF. Il peut être un signe de force: la force de l’esprit a pu s’accroître de telle sorte que les buts fixés jusqu’alors (convictions, articles de foi…) ne sont plus à sa mesure […]. B) nihilisme en tant que déclin et régression de la puissance de l’esprit: le NIHILISME PASSIF: e tant qu’un signe de faiblesse: la force de l’esprit peut être fatiguée, épuisée en sortes que les buts et les valeurs jusqu’alors prévalentes sont désormais inappropriées, inadéquates, et ne trouvent plus de croyance."

Fragments Posthumes XIII 9[35]

 

Cette révolution dans la morale, Nietzsche la proclame par l'entremise de Zarathoustra, héros-prophète de son ouvrage le plus célèbre (1884-1885). Ironie du philosophe, le Zarathoustra historique était le fondateur du zoroastrisme, première religion a professé au VIIe siècle avant J.C. l'opposition entre le Bien et le Mal et à clamer la dualité entre le corps et l'esprit. Comme le soulignait Heidegger (1953), le Zarathoustra de Nietzsche est porteur de deux enseignements essentiels: l'éternel retour et le Surhomme.


L'éternel retour est le propre de toute existence biologique: la vie, c'est le retour continuel de la volonté de puissance, l'emprise du corps et de ses besoins impérieux sur l'esprit, le désir de dépassement de soi et de domination d'autrui jamais assouvi. L'être, dès l'instant qu'il vient au jour, est emporté dans le devenir, dans le cycle biologique éternel, dans la reproduction et la perpétuation de la vie qui cherche à s'étendre. L'éternel retour est l'affirmation que la vie est une souffrance sans rémission, sans arrêt possible dans son processus. Il n'y a pas de dialectique de l'histoire qui conduira l'homme à la libération de la volonté, à la plénitude de l'Être. Plus encore, le mythe de l'éternel retour suppose que toute vie est destinée à se reproduire un nombre infini de fois, aussi bien avec ses voluptés qu'avec ses douleurs. Accepter l'hypothèse de l'éternel retour, c'est dire oui à la vie; cette affirmation positive de l'existence implique aussi bien les plaisirs que les peines: c'est le poids le plus lourd que l'homme ait jamais eu à porter, la responsabilité absolue.


« Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois; et il n'y aura en elle rien de nouveau, au contraire! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l'infiniment grand et l'infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre - et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence sera retourné toujours à nouveau - et toi avec lui, poussière des poussières ! » Le Gai savoir §341


  Celui-là seul qui a compris ce premier enseignement et qui en a accepté les conséquences pourra accéder au nouveau stade de l'humain, le Surhomme (Ubermensch). Il n'est pas le représentant d'une nouvelle race, produit de la science, ni le chef providentiel qui guidera le troupeau vers la liberté. Si Nietzsche évoque la sélection ou l'éducation de l'homme, celles-ci sont essentiellement morales; “l'eugénisme“ nietzschéen ne vise pas la pureté raciale, mais la libération des forces instinctives réprimées par les normes religieuses ou politiques. Au lieu d'enseigner la soumission aux hommes grégaires, il s'agit d'élever l'homme vers le surhomme, en lui apprenant à supporter la souffrance et la finitude. Le Surhomme est celui qui dit oui à la vie, qui accepte avec “gaieté d'esprit“ son destin dicté par l'éternel retour. Ce Surhomme est libéré de ses chaînes morales, de la culpabilité, des regrets ou des remords. Il n'obéit plus à l'esprit de vengeance, c'est-à-dire au ressentiment contre la vie, contre la volonté de puissance, par la négation illusoire ou la destruction. Ce Surhomme, aristocrate de la pensée, bâtira de nouvelles valeurs favorables à la vie. Ce sont les valeurs dionysiaques, de l'artiste qui jouit de l'existence, sans crainte de la finitude, créateur et destructeur, animé seulement par l'ivresse esthétique.


"Quand vint Zarathoustra en la plus proche ville, qui se situe à la lisière des forêts, il y trouva nombreux peuple assemblé sur la place publique : car annonce était faîte qu'on allait voir un funambule. Et voici le discours que tient au peuple Zarathoustra: Je vous enseigne le Surhomme. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Pour le surmonter, que fîtes-vous?"

Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue §3



Conclusion


          Si l'existence est dépourvue de sens, que la vie n'est qu'affirmation des instincts primaires, alors l'art semble en être la justification, car en lui se trouvent sublimées les pulsions les plus ardentes. L'idéal nietzschéen est une libération de la créativité artistique, du génie musical, hors de toute considération éthique. Toute moralisation de l'art n'est qu'un signe de décadence, un appauvrissement des possibilités infinies de l'individu-artiste.

Mais le Surhomme, comme figure de cet accomplissement de l'individu créateur indomptable et supérieur, n'est lui-même qu'une possibilité et non un destin inéluctable dans la perspective nietzschéenne. Dans la modernité, imprégnée de nihilisme, la probabilité est bien plus grande de voir triompher l'égalitarisme niveleur, l'esprit de troupeau, bien encadré par les techniciens et les démagogues. A la place du Surhomme, adviendrait le dernier homme. L'individu grégaire, homme moyen, bien nourri et satisfait, sans ambition ni espoir, sans force ni volonté: ce serait la mort de l'art et du génie humain. L'expansion de la société de masse, du consumérisme et de la démocratie d'opinions semblent confirmer les crainte du philosophe allemand.


"Les conditions nouvelles qui entraîneront en gros l'apparition d'hommes tous pareils et pareillement médiocres – hommes grégaires, utiles, laborieux, diversement utilisables et adroits – sont éminemment propres à donner naissance à des hommes d'exception du genre le plus dangereux et le plus séduisant. (...) alors que ces Européens à venir offriront probablement dans l'ensemble l'apparence d'ouvriers bons à tout, bavards, faibles de volonté et utilisables à toutes fins, qui ont besoin d'un maître, d'un chef autant que de leur pain quotidien; bref, alors que la démocratisation de l'Europe engendrera un type d'hommes préparés à l'esclavage au sens le plus raffiné, l'homme fort, qui représente le cas isolé et exceptionnel, devra pour ne pas avorter être plus fort et mieux doué qu'il ne l'a peut-être jamais été."

Par-delà le bien et le mal, §242


          Si Nietzsche était donc assurément un réactionnaire, un anti-démocrate profondément pessimiste, il ne peut être assimilé aux penseurs du déclin, depuis Schopenhauer jusqu'à Oswald Spengler. Il ne croit pas au fatalisme, ni à un quelconque sens de l'histoire; rien n'est inéluctable, si ce n'est le cycle biologique lui-même. Il défend une philosophie de l'action, et son mépris de la modernité ne se passe pas de l'affirmation de valeurs nouvelles, ouvrant la perspective d'une élévation de l'homme.



Bibliographie:


Friedrich Nietzsche

  • la naissance de la tragédie (1872), Livre de Poche, traduction Angèle Kremer-Marietti (1994)

  • le Gai savoir (1882-1886), GF Flammarion, traduction Patrick Wotling (1997)

  • Ainsi parlait Zarathoustra (1884-1885), Folio essais, traduction de Maurice de Gandillac (1985)

  • Par delà le Bien et le Mal (1886), Folio essais, traduction de Cornélius Heim (1987)

  • La généalogie de la morale (1887), GF Flammarion, traduction de Eric Blondel, Ole Hansen-Love, Théo Leydenbach et Pierre Pénisson (1996)

  • Le Crépuscule des idoles (1888) GF Flammarion, traduction de Patrick Wotling (2001)

  • Nietzsche contre Wagner (1889), la Revue Blanche, traduction Henri Lasvignes (1897)


Martin Heidegger

  • "Qui est le Zarathoustra de Nietzsche?" in Essais et Conférences, Gallimard, traduction André Préau


Leo Strauss

  • Nihilisme et politique, Rivages poche, Petite Bibliothèque, traduction Olivier Sedeyn








Ce travail a été réalisé dans le cadre du séminaire "Art et politique" de Mme Laurence Bertrand Dorléac.